5

 

Les deux jours qui suivirent furent en tout point semblables aux précédents. Assis à son pupitre, David éprouvait beaucoup de difficulté à se concentrer. À vrai dire, il n’y parvenait pas du tout. Il regardait s’agiter les bouches des professeurs sans comprendre un seul des mots qu’elles prononçaient. Les phrases pompeuses, les citations latines, les formules mathématiques, crépitaient autour de sa tête à la manière des décharges électriques qui précèdent de quelques minutes le déchaînement de la foudre. Tous ces êtres parlaient une langue inconnue ; pis, ils émettaient des bruits sans signification. Bubble-Sucker glougloutait comme un évier qui se vide ; quant à Mary Bouffe-minou, elle couinait telle une porte aux gonds rouillés. Ce tohu-bohu emplissait la tête de David d’échos douloureux. Il découvrait qu’il se trouvait dans un état d’hypersensibilité qui lui rendait tout contact avec le monde très pénible.

Ainsi la lumière lui paraissait trop blanche, l’eau trop mouillée, les sons trop aigus. Quelque part, au poste de commandes de l’univers, quelqu’un avait tourné le bouton de l’amplificateur du mauvais côté.

Même le bois du pupitre devenait chaque jour plus rugueux. David le frôlait le moins possible, et lorsqu’il s’y accoudait, il avait l’impression de planter ses coudes sur une planche tapissée de papier de verre.

Surtout, il souffrait du froid. Un sang anémié coulait dans ses veines, et le moindre objet se révélait taillé dans la glace. Son stylo, ses crayons… Chaque fois qu’il les touchait, c’était comme s’il avait saisi entre ses doigts une stalactite prélevée dans une armoire frigorifique. Par bonheur on le laissait tranquille. Probablement avait-on décidé de lui accorder un certain délai pour s’adapter. N’était-il pas estampillé : « Élève à problèmes »?

Le soir du second jour, Moochie lui mit entre les mains l’annuaire des fraternités qu’il avait emprunté au foyer, et il passa plus d’une heure à éplucher ce gros volume ronéoté dans lequel chaque club présentait ses activités sous un jour avantageux. Les clubs littéraires étaient légion, mais le plus important semblait être le « Salon de Byron », qui regroupait les « grands » des classes de terminale.

— Essaie surtout de rédiger ton curriculum, lança Moochie. Ce qui compte c’est de te faire valoir. Énumère tes qualités, tes talents. On photocopiera la lettre et on la fera parvenir à dix clubs en même temps.

David acquiesça, mais demeura le stylo en l’air, figé, les yeux rivés à sa feuille de papier. Que savait-il faire en définitive ? Dans une autre vie, il avait su préparer des goûters invraisemblables et ses pétales de maïs au sirop de framboise sur canapé de pain d’épice étaient connus dans tout le quartier… mais c’était avant l’accident de M’man… Dans une autre galaxie. Il était aussi champion pour gratter les joues des chats. Tous les matous du pâté de maisons couraient vers lui lorsqu’il revenait de l’école pour bénéficier de ses services. Il tendait la main et leur grattait les moustaches, provoquant chez les petits félins des ronronnements de moteur emballé.

« Le jour où les chats extraterrestres s’empareront de la Terre, tu deviendras quelqu’un d’important, plaisantait M’man. Sûrement qu’on te nommera premier gratteur de l’empereur Krazy Kat III ! »

David mordillait son crayon avec désespoir. Oui, que savait-il vraiment faire, à part dessiner les bombardiers de la Seconde Guerre mondiale ? Oh ! Il était très fort avec les bombardiers ! À tel point qu’il avait fini par connaître toutes leurs cocardes par cœur… Oui, mais qui cela intéressait-il aujourd’hui ?

Il se rendait subitement compte qu’il ne possédait rien de monnayable. Il était dans la même position qu’un chômeur sans qualification écrivant à un employeur potentiel. D’ailleurs n’était-ce pas là le but caché de tout ce cérémonial ? Inculquer aux enfants la science de se mettre en vedette ? De s’astiquer telle une vieille médaille qu’on s’apprête à porter au clou ?

Oh ! Tout aurait été plus simple s’il avait possédé la maîtrise d’une langue bizarre et compliquée. Un jour, pendant des vacances pluvieuses, il avait essayé d’inventer une langue : le « martien de base », mais il n’avait pas dépassé le vingtième mot, chaque fois qu’il avait essayé de le parler avec M’man, elle s’était trompée, mélangeant le vocabulaire. Disant : « chocolat » au lieu de « bonjour » et « sirop de menthe » au lieu de « pipi ». Au début ils avaient ri, puis M’man s’était lassée, et le martien de base était resté à l’état d’ébauche philologique. Vingt mots sur les cinq premières pages d’un splendide carnet rouge. Un vrai gâchis.

Il y avait eu aussi l’épisode des arts martiaux. Pendant trois mois, David avait contracté le virus des films de kung-fu, et comme M’man n’avait pas assez d’argent pour l’inscrire dans un club, il avait décidé d’inventer sa propre lutte : le woki-kong-zu…

Le woki-kong-zu, synthèse des techniques extrême-orientales, consistait à frapper à coups de pied la porte du réfrigérateur et à massacrer du revers de la main la nuque des oreillers et le crâne des coussins traînant dans l’appartement.

Quand la porte du frigo s’était dégondée, M’man avait piqué une affreuse colère, brisant net l’essor du woki-kong-zu.

Ces tentatives avortées laissaient David démuni, sans aucune connaissance monnayable. Machinalement il se mit à dessiner l’un des bombardiers dont il connaissait le profil par cœur, puis le chiffonna et expédia la boulette de papier dans la corbeille.

Finalement il rédigea une lettre assez vague où il se présentait comme un expert en cuisine moderne, un polyglotte spécialisé dans l’étude des langages tribaux et un historien des arts martiaux. En feuilletant l’annuaire il avait compris que le style en usage dans les clubs était celui de l’emphase. Il rajouta çà et là quelques formules de politesse fantaisistes et conclut par un puisse le soleil allonger votre ombre jusqu’aux antipodes. Moochie fit la moue.

— Bof, grommela-t-il, à mon avis ils ne te prendront pas au sérieux, t’es trop jeune, tu serais en terminale ce serait différent, mais là…

Il alla toutefois photocopier la lettre en dix exemplaires et les remit à David qui les glissa dans des enveloppes à en-tête du collège.

— Maintenant on va les « poster », décida Moochie, comme ça ils les trouveront demain matin.

En traversant le déambulatoire du rez-de-chaussée, ils surprirent Bubble-Sucker en train d’observer la lande à la jumelle, par l’une des baies vitrées. Le petit homme aux yeux trop bleus eut l’air affreusement gêné en se voyant découvert, et s’éclipsa, rasant les murs.

— Tout le monde vit les jumelles rivées aux yeux, observa David, agacé. Qu’est-ce qu’il faisait ? Tu vas encore me servir ton histoire de sous-marin japonais ?

— Non, lui, il guette les ovnis, c’est son dada. Je te l’ai expliqué. Il veut surprendre une soucoupe volante en flagrant délit de stationnement interdit ; parfois ça lui monte un peu au cerveau. Il est persuadé que la lande sert de piste d’atterrissage aux vaisseaux spatiaux. Faut pas y faire attention, c’est pas un mauvais bougre ; quand les notes sont trop basses, il invente des examens de rattrapage !

David poussa la porte capitonnée du foyer. La salle des boîtes aux lettres se trouvait immédiatement sur la gauche. Au moment où il posait le pied dans la pièce, il se figea, frappé de stupeur, et il entendit Moochie  – dans son dos  – aspirer l’air comme s’il venait d’encaisser un direct à l’estomac.

Un jeune homme en manteau noir se tenait immobile au centre du foyer. C’était visiblement un « grand », un élève de classe terminale qui devait frôler les dix-huit ans. Sa haute silhouette ténébreuse se trouvait éclairée par une unique lampe dont le faisceau accentuait ses pommettes décharnées et ses cheveux blonds bouclés, si pâles qu’ils paraissaient blancs. Il se tenait raide, la tête penchée sur l’épaule, les yeux plissés dans une expression de joie mauvaise. David sentit son estomac se nouer, et des images floues lui envahirent le cerveau. Il crut sentir une odeur de caoutchouc et d’huile chaude, une odeur de parking…

« Ce visage… Les types qui ont fait du mal à M’man, ils devaient avoir exactement le même visage. Oh ! Mon Dieu ! »

Ses intestins gargouillèrent et il crut qu’il allait faire dans son pantalon. Moochie le tira précipitamment par la manche.

— Pourquoi tu le regardais fixement ? balbutia-t-il. T’es fou ou quoi ? Tu veux le provoquer ? C’est Losfred Shicton-Wave, le président du club des Jeunes Lames. Il est mauvais, il traîne une sale réputation. Chaque fois que tu le verras, change de couloir !

Ils distribuèrent rapidement les enveloppes dans les boîtes disposées le long du mur. Les mains de Moochie tremblaient légèrement. David, lui, se sentait au bord de la syncope. L’odeur d’huile le poursuivait. Affreuse.

« Les types penchés sur M’man, ils devaient ricaner de la sorte, avec les mêmes yeux et la boucha comme une blessure… » Losfred Shicton-Wave. Instantanément David sut qu’il n’oublierait jamais ce nom.

— Viens, murmura Moochie, vaut mieux remonter ; sans s’attarder.

Si absurde que cela puisse paraître, un halo de menace planait dans le foyer. La longue silhouette noire du jeune homme irradiait un flot de vibrations nocives, tel un métal mortel tiré de son container de plomb. Il était toujours fiché au centre de la salle, fixant un spectacle invisible, la bouche de travers, la joue gauche balafrée par un sourire de prédateur. Sa peau très pâle lui conférait une grâce vénéneuse et efféminée. Bien qu’il eût les mains dans les poches, on devinait qu’il était nanti de longs doigts grêles aux ongles roses.

« Des mains de squelette », pensa stupidement David, et il s’en voulut aussitôt de cette comparaison infantile. Pourtant aucune autre image ne venait à son secours, et il ne sut que répéter : « des mains de squelette ».

Moochie marchait au ralenti, comme l’on fait devant un chien enragé qu’on craint d’exciter par des mouvements violents. L’atmosphère de la salle sembla glacée à David, et il fut étonné de ne pas découvrir des traces de givre sur les vitres des portes battantes.

« Les approches du Diable se caractérisent par un froid intense… », avait-il lu un jour dans un traité de démonologie.

Durant une interminable seconde il évolua au bord d’une crevasse sans fond, puis Moochie le saisit par le bras et le tira dans le couloir.

— Tu es dingue ! haleta-t-il. Tu l’as encore regardé !

David se secoua. Il dut se mordre la langue pour empêcher ses dents de s’entrechoquer. Il ne s’expliquait pas la violence de sa réaction.

« Mais si, lui susurra sournoisement une voix intérieure. Pour la première fois tu viens de te représenter le visage qu’auraient pu avoir ceux qui ont… tourmenté M’man !

— Tourmenté ! Petit hypocrite. Tu sais bien ce qu’ils lui ont fait. Ils lui ont écarté les cuisses pour lui planter leurs grosses pines dans le ventre ! Ils l’ont fourrée à sec comme disent les voyous… et elle a crié ! Oh ! Dieu ! Comme elle a crié ! »

David retint un spasme. La rencontre avec le jeune homme pâle avait déclenché en lui un séisme animal, une sorte de processus d’autodestruction accéléré. Il fallait qu’il tienne jusqu’à la chambre, qu’il tienne jusqu’aux cachets bleus. Mais les images, dans sa tête, couraient plus vite que lui.

« … Ta mère, ils lui ont écarté les jambes et ils l’ont enfilée, bien à fond. Ils étaient trois, quatre, cinq. Quand ils l’ont laissée, son con débordait de foutre. Une grosse flaque de foutre qui s’étendait sous son cul meurtri ! »

David émit un sanglot fêlé. La voix sinuait dans son crâne. Elle avait un accent étranger, comme si elle provenait de… l’extérieur.

« C’est la voix du garçon pâle », pensa-t-il soudain dans un élan de panique. « Il me parle par télépathie. Il me dit des choses horribles qui vont me rendre fou. Il est mauvais, mauvais… »

A peine arrivé dans la chambre il s’écroula sur son lit en proie à une véritable crise de nerfs. Pendant une demi-heure il pleura en mordant son oreiller, fermé aux réalités extérieures. Enfin, lentement, il reprit le contrôle de ses nerfs.

« Allons, lui chuchota la voix de la raison, tu as eu un passage à vide, le garçon pâle n’y est pour rien, c’est ta conscience qui se réveille, c’est tout. Elle te restitue peu à peu les détails que tu as oblitérés. Toutes ces choses sales que tu as enregistrées avant de t’évanouir et que tu as essayé en vain de refouler durant ton coma… »

— Hé ? ça va mieux ? s’enquit Moochie, l’air inquiet. Tu as eu peur ? Moi aussi, remarque. Shicton-Wave, il me fout la chair de poule, il paraît que même les profs ont peur de lui. Son père dirige un syndicat extrémiste. De vrais fachos à gourdins, des briseurs de grèves professionnels. Shicton se vante de leur prêter main-forte pendant les vacances.

David passa dans le cabinet de toilette et se lava la figure. Il avait les yeux bouffis.

Cette nuit-là il prit deux cachets bleus au lieu d’un et sombra dans un sommeil d’anéantissement dont Moochie ne put le tirer qu’en le secouant de toutes ses forces.

 

Le lendemain était un jeudi et les élèves bénéficiaient d’un après-midi de « temps libre » qu’entrecoupaient des activités sportives obligatoires. Il leur était interdit de franchir les limites du collège autrement que sous la surveillance d’un professeur. Mary Bouffe-minou avait réquisitionné un autocar pour emmener une trentaine d’adolescents au Musée maritime de Willmore, une ancienne ville fortifiée de la côte. David, lui, attendait avec angoisse les réponses des différents clubs sollicités.

Vers onze heures, alors qu’il vidait la corbeille à papier, Moochie avisa le dessin que son compagnon avait chiffonné la veille au soir.

— Mince ! siffla-t-il, c’est toi qui as dessiné ce bombardier ? T’es sacrement doué. Et tu l’as fait sans modèle ?

David haussa les épaules. Les vapeurs des cachets bleus lui emplissaient encore la tête. Le gros garçon s’assit sur le lit, l’air pensif.

— C’est drôle comme coïncidence, observa-t-il en fixant la feuille.

— Quelle coïncidence ? s’enquit David.

— Ça. Le dessin. Moi aussi je m’intéresse aux avions de la Seconde Guerre mondiale. J’ai fait plus de cinq cents maquettes. Elles sont chez mes parents, dans mon atelier, à la cave. J’espère que mon paternel n’aura pas un jour l’idée de les foutre en l’air.

— Cinq cents ?

— Ouais. J’ai commencé tout petit. À cause de mes crises d’asthme qui m’empêchaient de dormir. Je suis devenu un as. J’ai même eu un prix, une fois.

— Pourquoi parlais-tu de coïncidence ?

— Pour ça. Tu t’intéresses aux bombardiers, moi aussi… et il s’est passé un drôle de truc à Triviana dans le temps. Un truc en rapport avec les avions.

— Quoi donc ?

— Oh ! C’est vachement vieux. Quarante ans, je crois. Une nuit un bombardier s’est écrasé sur le parc d’attractions de la lande. Tout a été ravagé. Il y a eu beaucoup de morts et de blessés parmi le public et les forains. Après ça le parc a dû fermer ses portes.

David se souvint instantanément de la foire fantôme qu’il avait traversée en arrivant au collège. L’image des statues de bois bariolées s’inscrivit sur sa rétine.

— Ça a été une sacrée catastrophe, poursuivit Moochie. C’est pour ça que Triviana est une ville remplie d’infirmes et de mutilés. Tu verras quand on y descendra : c’est plein de petits vieux manchots ou culs-de-jatte, de mecs balafrés comme des pirates.

— Il venait d’où cet avion ?

— C’était un zinc militaire, bourré d’explosifs. Il y a à Triviana un type qui connaît tout sur cette histoire ; on pourrait aller le voir samedi ? C’est un sacré maquettiste, un génie… Il a reconstitué l’accident dans sa cave avec les manèges, les morts, et tout et tout ! Une maquette géante de quinze mètres carrés, on appelle ça un diorama. Il s’appelle Coom, Barney Coom. Il tient un petit magasin de modélisme. C’est comme ça que je l’ai connu, en allant acheter de la colle.

David se secoua. Les images de la lande ravagée le poursuivaient. Jamais il n’avait contemplé un paysage aussi désolé.

— Une grosse catastrophe, tu dis ?

— Tu parles ! Le parc d’attractions était rempli d’estivants, ils ont tous été ratatinés. Il paraît que la plaine était couverte de flammes, comme si un volcan venait de percer au centre, ça cramait dans la nuit, ça pétait de tous les côtés. C’est après que la station a commencé à décliner. Tous ces infirmes dans les rues, ça faisait mauvais effet ! Tu viens pour te baigner et tu te retrouves entouré de moignons, bonjour l’ambiance ! Tu vois pourquoi je parlais de coïncidence ?

Moochie avait entrepris de défroisser le dessin sur son genou.

— Dis donc, siffla-t-il avec admiration, y a même les écussons sur l’empennage. Tu les connais par cœur ?

David grogna, il était de mauvaise humeur.

La journée s’écoula de façon chaotique, alternant les parties de ballon et les déambulations solitaires dans le parc. David fut dispensé de sport. Le professeur de gymnastique lui précisa qu’en raison de son récent traumatisme crânien on le laisserait sur la touche pendant plusieurs semaines.

Les réponses des différents clubs arrivèrent dans la journée du vendredi. Elles étaient toutes négatives. Certaines polies ou gourmées, d’autres ironiques et franchement désagréables. David, pris d’un accès de rage, alla les entasser dans la cuvette des w.-c. au risque de boucher le conduit. Il était pâle et au bord de la crise de larmes.

— Personne ne voudra de moi ! hurla-t-il. Personne !

T’emballe pas, murmura pensivement Moochie, tu m’as donné une idée avec ton dessin. Tout n’est peut-être pas perdu.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Y a un moyen de se tirer d’affaire, toi et moi… Fonder notre propre club. Un club spécialisé dans le maquettisme. On imprime un journal, tu fais les couvertures, les dessins. Je donne des conseils, on critique les kits en vente dans le commerce, on invente nos propres modèles, tu traceras les plans…

Il parlait sans reprendre haleine, oubliant son asthme, et sa voix se transformait peu à peu en un murmure chuintant.

— Le dirlo marchera, conclut-il. On présente le truc comme spécialisé dans les modèles militaires, ça ne peut que le flatter tant qu’on ne parle pas de sous-marin ! En moins de deux, il officialisera notre fraternité et nous filera une subvention.

David n’en croyait pas ses oreilles. Le poids énorme qui pesait sur sa poitrine s’allégeait d’un coup.

— Tu… tu crois ? bégaya-t-il.

— Ouais ! Ouais ! exulta Moochie, c’est tout bon. Sans toi je n’aurais jamais osé lancer un truc pareil, mais là je suis regonflé à bloc. On va tout de suite écrire la lettre et la déposer chez la secrétaire du dirlo. Lundi prochain on pourra dire merde aux autres, on ne sera plus des parias !

Il s’excitait un peu plus de seconde en seconde. Finalement il tira de son placard un énorme album de photos qui contenait les clichés de toutes les maquettes qu’il avait réalisées. Il se mit à les commenter interminablement.

— Celle-là, mon vieux, une chierie. Un plastique qui sortait je ne sais d’où, aucune colle ne tenait. J’ai dû récupérer des rognures de vinyle et les faire dissoudre dans du trichlo. Celle-là, je l’ai repeinte six fois pour attraper la bonne teinte. C’est une peinture antiradar, mais il fallait tout de même donner l’impression du métal…

David hochait la tête sans comprendre. Il n’avait jamais eu assez de patience pour ce genre d’occupation, mais Moochie venait de lui sauver la vie, et il était prêt à toutes les indulgences.

— On fera un article sur le diorama géant de Barney Coom, rêva le gros garçon. Oui, sur la reconstitution de la nuit du bombardier.

— En attendant il faut écrire la lettre pour le dirlo, rappela David en sortant une feuille de papier du tiroir du bureau.

— Ouais, rugit Moochie qui se frappait la poitrine comme un gorille de cinéma, on y va !

David rit, les yeux humides. Pour un peu il se serait senti bien. Pourtant quelque chose venait gâcher sa joie : l’ombre d’un sourire torve surpris dans les ténèbres d’une salle vide. Un sourire qui empestait le caoutchouc… et le parking.

… Coïncidence, avait dit Moochie. Oui, il avait peut-être raison. Des choses s’organisaient dans l’ombre. Des réseaux mystérieux se tissaient en coulisse, organisant des trames… ou des toiles d’araignée. Des échos se répercutaient de place en place, comme à l’intérieur d’une église vide…

D’une église ou d’un parking.

David décapuchonna son stylo avec l’énergie du désespoir. Moochie était peut-être son unique chance de ne pas devenir fou. Moochie et ses stupides maquettes. Ce sacré vieux Moochie dont les gros doigts avaient assemblé des milliers de pièces minuscules avec une précision de chirurgien.

Monsieur le Directeur…, écrivit David.